Dans la mer des Caraïbes, autour d'Haïti, une réalité inquiétante s’est installée depuis plusieurs années. Des centaines de citoyens traversent régulièrement la mer pour se rendre d’une ville à une autre dans des bateaux surchargés, dans des conditions souvent dangereuses. Pour certains observateurs, ces embarcations représentent une image troublante : celle de nouveaux bateaux négriers modernes.
Pour comprendre cette comparaison, il faut remonter dans l’histoire.
Le 5 décembre 1492, l’explorateur Christopher Columbus arrive sur l’île d’Hispaniola lors d’une expédition organisée sous l’autorité de la reine d’Espagne Isabella I of Castile. Ce moment, appelé « découverte » dans l’histoire européenne, marque le début d’une période sombre pour les peuples indigènes qui vivaient paisiblement sur cette terre.
Les colonisateurs exploitent rapidement les ressources du territoire. Les populations autochtones sont soumises à des travaux forcés, victimes de violences et de maladies. En quelques décennies, une grande partie d’entre elles disparaît. Le prêtre espagnol Bartolomé de las Casas dénoncera plus tard les atrocités commises contre ces peuples.
Après la disparition massive des indigènes, les colonisateurs organisent l’importation d’esclaves africains dès le début du XVIe siècle. Des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants sont transportés dans des bateaux négriers dans le cadre du commerce triangulaire reliant l’Afrique, l’Europe et les Amériques.
Plus de cinq siècles plus tard, certains Haïtiens voient dans la situation actuelle un triste écho de cette histoire.
Depuis 2022, l’insécurité et l’instabilité politique ont fortement perturbé la circulation sur les routes nationales. Dans plusieurs régions du pays, les populations se tournent vers la mer pour se déplacer entre certaines villes. Des bateaux transportent chaque jour des marchandises, des conteneurs, du carburant et parfois des camions entiers.
Au milieu de ces cargaisons, les passagers montent également à bord. Hommes, femmes, enfants et nourrissons voyagent souvent dans des espaces étroits, entassés les uns contre les autres. Certains profitent du trajet pour vendre de petits produits afin de gagner quelques gourdes.
Mais la peur reste constante. Beaucoup de passagers ne savent pas nager. Les embarcations disposent rarement d’équipements de sécurité suffisants. L’absence de canots de sauvetage ou de dispositifs de secours renforce le sentiment d’insécurité chez les voyageurs.
Pour plusieurs citoyens, la situation représente une nouvelle forme d’esclavage moderne. Les chaînes physiques ont disparu depuis l’indépendance d’Haïti en 1804, mais beaucoup estiment que les chaînes psychologiques, économiques et politiques existent toujours.
Certains critiques accusent les autorités d’ignorer cette réalité ou de profiter indirectement du commerce maritime qui s’est développé autour de ces traversées. Pendant que des marchandises circulent et génèrent des profits importants, une grande partie de la population continue de voyager dans des conditions précaires.
Ainsi, dans la mer qui entoure Haïti, ces bateaux deviennent pour certains le symbole d’un peuple qui cherche simplement à survivre, à se déplacer et à continuer sa vie malgré les crises.
Un peuple libre en théorie, mais qui, pour beaucoup, reste prisonnier d’un système qui le pousse encore à naviguer dans l’incertitude.

Texte de Gina ELGIVIS Maître en Sciences du Développement et Experte en patrimoine et tourisme