Dans des quartiers où les tirs rythment désormais les journées, la violence ne se contente plus de frapper : elle s’installe, façonne les comportements et menace de devenir une norme. Face à l’effritement des repères et à la fragilité des institutions, des formes de résistance persistent discrètes, fragmentées, mais vitales.
Il est un peu plus de six heures du matin. La lumière est encore hésitante, et déjà, certaines rues sont vides. Non pas par hasard, mais par habitude. Ici, on apprend à anticiper. À éviter. À disparaître avant que la journée ne bascule.
Puis viennent les détonations. Elles ne surprennent plus vraiment. Courtes, sèches, répétées. Elles s’imposent sans prévenir, interrompent une conversation, figent un geste, imposent le silence. Pendant quelques secondes, tout s’arrête. Puis la vie reprend prudemment, comme si de rien n’était. C’est ainsi que la violence s’installe: non seulement par la force, mais par la répétition. Dans ces quartiers soumis à l’emprise de groupes armés, l’ultraviolence dépasse largement le cadre des affrontements visibles. Elle infiltre les esprits. Elle redéfinit les règles du quotidien. Sortir devient un calcul. Se déplacer, une stratégie. Rester, parfois, un risque. Les écoles ferment plus tôt, quand elles ouvrent encore. Les commerces adaptent leurs horaires à l’imprévisible. Les rassemblements se font rares. Peu à peu, la peur cesse d’être un événement pour devenir un environnement. Et c’est peut-être là sa victoire la plus insidieuse: lorsqu’elle ne choque plus.

Alors une question s’impose, brutale, presque dérangeante: comment résister quand la violence semble partout, tout le temps, et parfois plus forte que les institutions censées la contenir ? Pour beaucoup, la première réponse est instinctive: se protéger. Réduire ses déplacements, éviter certains axes, limiter les interactions. Le repli devient une forme d’adaptation. Une manière de tenir. Mais une société ne peut pas vivre durablement dans l’évitement. Car survivre ne suffit pas à faire société. Résister commence souvent à bas bruit. Dans des gestes qui échappent aux regards, mais qui maintiennent l’essentiel. Un enseignant qui continue de faire classe malgré les absences et l’incertitude. Un soignant qui reste à son poste, malgré les risques. Une mère qui s’organise avec d’autres pour sécuriser un trajet. Un jeune qui écrit, qui chante, qui refuse de se taire. Ces actes ne renversent pas la violence. Mais ils empêchent qu’elle devienne totale.

Chaque geste qui affirme la vie dans un environnement dominé par la peur est une forme de refus. Une désobéissance silencieuse à la logique de la terreur. Il y a aussi une autre ligne de front, moins visible mais tout aussi essentielle: celle des mots. Car la violence prospère dans le flou, dans l’habitude, dans la banalisation. Lorsqu’elle n’est plus nommée, elle s’installe plus profondément encore. Dire ce qui se passe, documenter, témoigner, raconter ce n’est pas seulement informer. C’est résister. Les journalistes, les enseignants, les artistes jouent ici un rôle crucial. Même au peril de leurs vies Ils empêchent l’effacement. Ils refusent que l’horreur devienne invisible. Ils maintiennent une mémoire active, là où la peur pousse au silence. Mais la résistance ne peut pas reposer uniquement sur des individus isolés. Elle s’épuise si elle reste fragmentée. Elle devient force lorsqu’elle se partage. Dans plusieurs zones, souvent loin des projecteurs, des formes d’organisation collective émergent. Des réseaux d’entraide se mettent en place. Des habitants s’alertent, se coordonnent, protègent les plus vulnérables. Des solidarités de proximité se reconstruisent, parfois dans l’urgence.

Ces initiatives ne font pas disparaître la violence. Mais elles en limitent l’impact. Elles recréent du lien là où tout pousse à la fragmentation. Elles réintroduisent de la confiance dans des espaces dominés par la peur. Face à des logiques de domination armée, elles opposent une autre puissance : celle du collectif. Reste une réalité incontournable: aucune société ne peut durablement faire face à une violence structurée sans réponse institutionnelle. La sécurité, la justice, l’État de droit ne sont pas des principes abstraits. Ils sont des conditions concrètes d’existence. Sans eux, la résistance reste fragile, précaire, constamment menacée.
Mais attendre passivement leur rétablissement comporte un risque: celui de l’abandon progressif du terrain social. Entre exigence légitime et désillusion répétée, l’équilibre est difficile. Il suppose de continuer à demander des comptes, à exiger des réponses, tout en refusant de céder entièrement à l’impuissance. Car renoncer à agir, même à petite échelle, c’est déjà laisser la violence s’imposer sans obstacle. Résister, enfin, c’est préserver une idée de l’avenir. L’ultraviolence enferme dans le présent immédiat celui de l’urgence, de la peur du lendemain, de l’incertitude constante. Elle réduit les horizons, comprime les projections, affaiblit les espérances. Dans ce contexte, imaginer un futur différent, même fragile, même incertain, est un acte profondément politique. C’est affirmer que la situation actuelle n’est pas une fatalité. Qu’elle peut être transformée.
Car la violence ne triomphe pas seulement lorsqu’elle frappe. Elle triomphe réellement lorsqu’elle convainc qu’il n’y a plus rien à faire, plus rien à attendre, plus rien à espérer.
Tant que des gestes de solidarité subsistent, tant que des voix continuent de s’élever, tant que des liens persistent, elle n’a pas totalement gagné. Résister, ce n’est pas toujours vaincre. Mais c’est refuser que la peur devienne la règle. C’est maintenir, malgré tout, les conditions d’un avenir.
Abdias DENIS
Spécialiste en développement
Philosophe – Politologue
Professeur – Journaliste
Essayiste – Pamphlétaire