Le Groupe d’experts des Nations unies sur Haïti tire la sonnette d’alarme sur la persistance de la violence des gangs, les violations de l’embargo sur les armes et les liens présumés entre des groupes criminels, des acteurs politiques et certains membres des forces de sécurité. Dans son rapport couvrant les enquêtes menées jusqu’au 10 juillet 2026, les experts décrivent une situation sécuritaire toujours fragile, malgré l’intensification des opérations contre les groupes armés.

Le document met également en lumière les faiblesses de l’application des sanctions internationales, les divisions au sein de la coalition criminelle Viv Ansanm et les conséquences humanitaires des affrontements, qui continuent de provoquer des morts, des déplacements de population et une restriction de la circulation des personnes et des marchandises. Le 17 octobre 2025, le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté la résolution 2794, renouvelant le régime de sanctions concernant Haïti. Celui-ci prévoit notamment un embargo sur les armes, une interdiction de voyager et un gel des avoirs visant les personnes et entités inscrites sur la liste du Comité des sanctions Le Conseil a notamment désigné Dimitri Hérard, ancien responsable de l’Unité de sécurité générale du Palais national, pour son soutien présumé aux gangs, ainsi que Kempes Sanon, présenté comme le chef du gang « Les Argentins ». Selon le rapport, neuf personnes et deux entités figuraient alors sur la liste des sanctions. Toutefois, leur application demeure insuffisante, notamment en matière de gel des avoirs. Les experts déplorent l’absence d’un mécanisme national coordonné permettant d’identifier et de bloquer efficacement les biens des personnes sanctionnées. D’après les informations recueillies auprès des institutions financières haïtiennes, seuls les comptes de Kempes Sanon et de Prophane Victor avaient été gelés, pour des montants qualifiés de très limités. Le Groupe d’experts estime que la lenteur des réactions de certaines institutions financières a pu permettre à des personnes visées de transférer ou de dissimuler leurs avoirs au nom de tiers. Malgré les opérations menées par les autorités haïtiennes, américaines et dominicaines contre les réseaux de trafic, l’embargo sur les armes continue d’être régulièrement violé, selon les experts. Les gangs conservent leur capacité de feu et parviennent à reconstituer leurs stocks d’armes et de munitions. Le rapport fait état de saisies de cargaisons illicites par les autorités haïtiennes et d’interceptions d’armes et de munitions destinées à Haïti par les autorités américaines. Les experts soulignent néanmoins que les mesures engagées restent insuffisantes face à l’ampleur des réseaux transnationaux. Le rapport pointe également les risques liés aux défaillances dans la délivrance des passeports haïtiens. La falsification de timbres fiscaux, les irrégularités administratives et la délivrance de documents sous de fausses identités pourraient faciliter le contournement de l’interdiction de voyager imposée aux personnes sanctionnées. Le Pacte national pour la stabilité et l’organisation des élections, signé le 23 février 2026 par plusieurs acteurs politiques, économiques et de la société civile, devait contribuer à créer les conditions nécessaires au rétablissement de la sécurité et à l’organisation du scrutin. Mais sa mise en œuvre demeure lente, particulièrement en matière de sécurité, selon les experts. Si des avancées ont été enregistrées dans la préparation électorale, plusieurs interlocuteurs du Groupe d’experts doutent de la possibilité d’organiser des élections avant la fin de 2026. Le décret électoral publié le 2 juin 2026 maintient par ailleurs l’interdiction faite aux personnes sanctionnées par l’ONU de se porter candidates aux élections présidentielles, législatives et locales, ou de siéger au sein des structures chargées de l’organisation électorale. Les experts font état de progrès dans certains quartiers de la région métropolitaine de Port-au-Prince, mais soulignent leur fragilité. Les axes routiers nationaux reliant la capitale au reste du pays demeurent soumis à l’influence ou au contrôle de groupes armés. Le rapport relève également une détérioration de la situation dans le Bas-Artibonite, où des gangs mènent des attaques particulièrement violentes. Les opérations des forces de sécurité ont parfois permis de reprendre des territoires, mais l’absence de mesures durables de stabilisation a favorisé le retour de certains groupes armés dans des zones précédemment reconquises. Les experts évoquent aussi des soupçons de collusion entre des gangs, certains policiers et des acteurs économiques. Selon leurs conclusions, ces relations présumées faciliteraient notamment l’approvisionnement en armes, les déplacements des chefs de gangs et l’évasion de certains suspects. Ces violences seraient notamment liées à la concurrence pour le contrôle des territoires et des sources de revenus criminels.
Des négociations engagées en mai ont abouti, le 5 juin, à un accord de trêve entre plusieurs gangs impliqués dans les affrontements. Celui-ci prévoyait notamment une délimitation des zones de contrôle et une réduction de la présence d’hommes armés. Mais cette tentative d’apaisement n’a pas mis fin aux rivalités. À Cité-Soleil, de nouveaux affrontements ont opposé les gangs de Wharf Jérémie et de Belekou à partir de la mi-juin, avec des allégations de viols, de disparitions et d’exécutions punitives. Le rapport décrit également des violences commises à l’intérieur même des groupes armés. Le 30 juin, le chef du gang de Belekou aurait tué 17 membres de sa propre organisation ainsi que neuf civils accusés de collaboration avec le gang rival de Wharf Jérémie. La commune de Kenscoff occupe une place importante dans les conclusions du Groupe d’experts. Plus d’un an après l’attaque de grande ampleur du 27 janvier 2025, la situation sécuritaire y reste précaire, particulièrement dans les zones difficiles d’accès. Le rapport indique qu’entre le 4 et le 9 juillet 2026, une nouvelle vague d’attaques a fait au moins 61 morts parmi les habitants et provoqué le déplacement d’au moins 5 800 personnes. La position géographique de Kenscoff, qui surplombe Pétion-Ville et abrite des infrastructures stratégiques, renforce son importance. La commune constitue également un pôle agricole majeur pour l’approvisionnement de Port-au-Prince et se trouve sur un axe reliant la capitale au sud du pays.

Les experts estiment que les violences qui y sont commises menacent non seulement la sécurité des habitants, mais aussi la circulation des personnes et l’approvisionnement alimentaire de la capitale.
Le document soutient que des intérêts politiques et financiers auraient contribué à la déstabilisation de la commune et que certains acteurs influents auraient apporté leur soutien à des groupes armés pour en contrôler des secteurs. Le rapport lui attribue notamment des liens présumés avec le groupe criminel BLTS, opérant à Chalon, dans la commune de Miragoâne, ainsi qu’avec plusieurs réseaux armés impliqués dans des actes criminels. Les experts évoquent également son rôle présumé dans des projets de déstabilisation, notamment à Kenscoff. Ancien sénateur des Nippes, M. Cassy a été arrêté le 2 août 2025 pour des accusations liées à un complot contre la sûreté de l’État, au financement de groupes criminels, à une tentative de meurtre et à une association de malfaiteurs. Il a été remis en liberté le 19 août 2025. Le rapport indique que des sources proches de l’enquête ont affirmé que le dossier avait été classé sans suite, malgré des déclarations officielles faisant état d’un nouvel examen. Les experts rappellent également que M. Cassy a fait l’objet de sanctions canadiennes en mars 2023 et américaines en décembre 2023. Le Groupe d’experts précise lui avoir donné la possibilité de répondre à ses conclusions, mais n’avoir reçu aucune réponse au moment de la rédaction du rapport. Ces éléments constituent des conclusions et des allégations attribuées au Groupe d’experts. Ils ne doivent pas être présentés comme des condamnations judiciaires définitives. Les Forces armées d’Haïti participent davantage aux opérations de sécurité, dans le cadre d’efforts visant à renforcer leurs capacités. Parallèlement, les autorités s’appuient sur des prestataires militaires étrangers et sur la Force de répression des gangs, qui a succédé à la Mission multinationale d’appui à la sécurité.
Le document relève toutefois les défis liés à la multiplication des acteurs armés, parmi lesquels figurent des sociétés de sécurité privées et des groupes d’autodéfense. Si certains groupes d’autodéfense coopèrent avec la police pour protéger leurs communautés, d’autres sont accusés de participer à des extorsions, de détenir illégalement des armes ou de commettre des violations des droits humains. Le processus d’enregistrement des « brigadiers de paix » engagé par le ministère de l’Intérieur vise notamment à mieux encadrer ces groupes.
Les experts mettent en garde contre le risque de voir certains de ces acteurs contribuer à l’émergence de nouveaux réseaux criminels en l’absence de mécanismes de contrôle et de responsabilité. Au-delà des opérations militaires et policières, le rapport décrit une crise qui touche les institutions, l’économie et la vie quotidienne de la population. Le contrôle des axes routiers, les enlèvements, les extorsions et les affrontements entre gangs compromettent les déplacements, les activités commerciales et l’approvisionnement des marchés. Les violences affectent également les populations les plus vulnérables, notamment les femmes et les enfants, exposés aux déplacements forcés, aux violences sexuelles et à la perte de leurs moyens de subsistance. Pour les experts, la persistance des liens présumés entre certains acteurs politiques, économiques et criminels constitue un obstacle majeur au rétablissement de la sécurité. Le rapport souligne qu’une réponse durable nécessite non seulement des opérations contre les gangs, mais aussi un renforcement des institutions, une meilleure application des sanctions et une lutte plus efficace contre les réseaux de financement et d’approvisionnement des groupes armés.

Au-delà des chiffres et des révélations du Groupe d’experts des Nations unies, une question fondamentale demeure: comment Haïti pourra-t-elle sortir de cette spirale de violence si les réseaux qui alimentent l’insécurité continuent de prospérer dans l’ombre? Alors que des milliers de familles vivent dans la peur, que des territoires échappent au contrôle de l’État et que les sanctions internationales peinent à produire les effets attendus, les autorités haïtiennes sont confrontées à un défi majeur: traduire les engagements en actions concrètes. Mais qui arme les gangs, qui les finance et qui leur permet d’échapper à la justice? Les institutions concernées disposent-elles réellement des moyens et de la volonté nécessaires pour faire toute la lumière sur les liens présumés entre groupes armés, responsables politiques et certains acteurs économiques? À l’approche des prochaines échéances électorales, une autre interrogation s’impose: peut-on organiser des élections crédibles sans rétablir la sécurité, garantir l’indépendance de la justice et lutter contre l’impunité? Enfin, face aux accusations rapportées par les experts de l’ONU, les autorités judiciaires donneront-elles des suites transparentes aux dossiers concernés? Et surtout, combien de temps encore la population haïtienne devra-t-elle payer le prix de l’insécurité?
Autant de questions auxquelles les réponses ne pourront plus se limiter à des déclarations officielles. Pour des millions d’Haïtiens, l’urgence n’est plus seulement de connaître les responsables présumés de cette crise, mais de voir la justice agir, les institutions assumer leurs responsabilités et la sécurité redevenir un droit pour tous.
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